Prologue






Toujours le pied gauche d’abord. Ensuite le pied droit. Le geste gagnant pour marcher dans le hall de l’immeuble : la sortie des vestiaires. Passée la porte d’entrée, la mise en condition : le positionnement des écouteurs, la sélection du CD, le rangement du baladeur dans la poche, le cartable ou le sac. Allumage, lancement de la plage musicale … Le tempo est donné. Un pas allègre me guide jusqu’à l’arrêt du bus.

Interlude musical : « Tout est bon dans le son ! » La musique adoucit les mœurs, raffermit les cœurs, fait s’envoler les esprits. Alors que se mettre dans les oreilles le matin ? De quoi fut fait la veille ? Le sommeil fut-il bon ? On nous a rebattu les oreilles avec la musique d’ambiance, celle qu’on écoute dans les supermarchés entre deux messages subliminaux vantant une lessive. La musique d’ascenseur, la « musak » ! Si jamais un producteur lit ce livre, j’aimerais lui faire passer le message suivant : voilà longtemps que je prends les transports en commun tout en écoutant de la musique. Il y a là un créneau à prospecter : il faut offrir aux usagers des compilations ciblées : « matin pluvieux », « journées ensoleillées en perspective », « je roule vers un gros contrat », « je commence un nouveau travail », « derniers jours avant les vacances » … Il faut lancer la « bus-sique », l’atmosphère guillerette, apaisante ou revigorante des transports en commun.

Bon.

La marche à suivre est la même chaque jour. L’équipage est prêt, il ne reste plus qu’à rejoindre la monture :

Quelques mètres à peine le long du trottoir et je me campe au sommet d’escaliers abrupts dominant la rue où se situe mon arrêt. L’accès à ce lieu me permet d’avoir une vue supérieure de l’avenue par laquelle transite mon bus. De ce fait, je suis en mesure de savoir si l’un d’eux me passe sous le nez. L’intérêt étant d’avoir un premier timing de ma journée : serai-je en avance ou très en avance au bureau ? le second intérêt étant de savoir s’il y aura beaucoup de monde à l’arrêt. Attitude de starlette ! Je prends la ligne très en amont et il n’y a guère plus de deux arrêts avant le mien ! Détour par chez le libraire pour les nouvelles du matin, achat du quotidien, pour en lire les pages culture, voire politique ou international. Mais surtout me donner envie d’une exposition, d’un livre ou d’un nouvel album … S’en suit l’approche de l’arrêt proprement dit, l’appréhension des premiers regards croisés, l’observation de mes concurrents directs. À cette heure précise et matinale s’instaure le premier rapport de forces auquel je suis confronté. D’autres suivront, mais à cet instant, il me faut composer avec ces « autres », ne rien laisser paraître, donner le change, prendre pied sur le trottoir ou m’écraser et reculer de trois pas par rapport aux premiers venus, la tête définitivement inclinée sur mes souliers.

Qu’importe, il me faut ma place. Je m’explique. Ma ligne est composée de bus à soufflet, à double longueur. Je monte dans la deuxième partie – arrière – du véhicule. Et là je me plante dans l’espèce de box en face de la porte, l’espace entre les fauteuils. Je me tiens volontairement debout, je ne commence pas mes journées, assis. Je me cale à un angle d’où je peux regarder devant moi, lire mon journal ou, en cas de grande affluence, je me tourne vers la vitre et tire la langue aux passants. Plus généralement, je choisis délibérément de faire face à mes contemporains usagers du même transport que moi. Je m’approprie ces gens, je les fais miens comme autant de personnages de romans. Si tant est que je fixe chaque immeuble du parcours, j’essaye alors d’y lire les amours perdues, les décisions prises en ses murs, voire l’implacable silence qu’y s’en dégage. Je trace ma route, en un mot qui résonne comme cent, avec l’aisance du briscard rôdé à ce genre d’exercice.

Il faut dire en guise de préambule que j’ai une grande connaissance des transports en communs terrestres. Déjà tout petit, je me rendais à l’école grâce à un car 53 places spécialement affrété pour mon établissement scolaire. Mon père nous lâchait sur la place du village et nous attendions patiemment ledit véhicule avec envie, oui envie parce que nous allions retrouver nos camarades et vivre une première récréation qui se prolongerait dans la cour de l’école. Puis vers l’âge de 10 ans, j’ai changé d’établissement. Plus lointain et non desservi par une ligne de bus régulière. Alors ce fut ma première infidélité aux transports en commun. Mon père et ma mère se relayaient pour nous emmener ou venir nous récupérer. Et le plaisir n’était plus là. Le trajet silencieux. Le second sommeil le matin, les questions embarrassantes sur le déroulement de la journée sur le trajet du retour … Quatre années moroses. Alors, au bout de deux ans, de guerre lasse, j’ai craqué. Et j’ai sauté le pas. Je fuguais régulièrement entre midi et deux heures pour aller prendre un bus direction la ville en fraudant, quitte à faire les choses dans les grandes largeurs ! Prendre le bus en cachette pour un gosse de 12 ans, c’est une véritable aventure : Braver les contrôleurs, éviter d’être ramené à l’école, ne pas croiser à proximité de l’établissement un surveillant ou un enseignant, revenir à l’heure.

Et puis, mes parents m’ont fait un immense cadeau : changement d’établissement avec trajet en bus régulier de la maison jusqu’à l’établissement situé dans la grande ville ! Et là, non plus un car scolaire mais un vrai bus : avec coupon d’abonnement mensuel, horaires réguliers, arrêts fréquents … Responsabilités !

S’en suivit une brève période de vanité au volant d’un véhicule personnel – période jugée hors-sujet.

Mon arrivée à Paris m’a permis de renouer avec un amusement découvert à Londres et testé dans d’autres métropoles : le métro. Fendre la ville dans un tuyau. Rencontrer tous ces gens aux destinées si éloignées de la mienne, m’imprégner de leurs attitudes et de leur paraître, comme un ethnologue, voilà de quoi pigmenter mon quotidien de cadre sage et propre sur lui. Mais n’être plus un touriste en goguette, user quotidiennement la même ligne et découvrir les vrais inconvénients des transports souterrains ont eu raison de mon amusement enfantin : j’ai abandonné le métro, privilégiant la marche à pied et le taxi autant que faire ce peut. Il aura fallu un nouveau déménagement dans un charmant quartier parisien pour redécouvrir un plaisir perdu : prendre le bus. D’une traite, sans changement, de chez moi à mon bureau et vice-versa. J’ai renoué avec les saisons : les départs embrumés des matins automnaux, la fraîcheur appréciable des débuts de journée en été. Suivre arrêt après arrêt la mode vestimentaire. Et surtout j’ai retrouvé le plaisir d’observer mes contemporains une main en l’air, tenant la sacro-sainte poignée en plastique.

Mais alors pourquoi ne suis-je pas devenu chauffeur de bus ? Oui, pourquoi ? Parce que j’aime être conduit ! Quitte à conduire, je préfère avoir une voiture ! Et surtout, l’intérêt de la chose est son caractère épisodique. Comprenez, je prends le bus presque tous les matins et tous les soirs, ce qui emplit environ une heure dans ma journée. Le reste du temps, ou plutôt durant l’intervalle d’une douzaine d’heure, je ne pense pas à cette expérience (puisque je l’écris !). Je suis un honnête travailleur qui remplit son quota de productivité avec zèle. Et le soir, c’est avec joie, malgré la foule que je me laisse ramener chez moi. A ces moments-là, j’ai tout le temps de m’adonner au plaisir de scruter la faune et la flore qui compose les transports en commun. Le point de vue d’un chauffeur sur les transports en commun est certainement beaucoup plus prosaïque. Et il faut regarder la route avant tout. Où sont d’ailleurs ces prescriptions d’antan : « Il est interdit de parler au chauffeur » ?

Alors je me laisse conduire, sans autre forme de majesté. Je prends quotidiennement ma juste place dans la masse. Le transport en commun apporte une forme d’humilité, de respect envers l’autre quand on ne verse pas dans l’aigreur trop humaine. Nous ne sommes pas des numéros, nous sommes des tickets. Et j’ai parfois l’irrésistible envie de me tenir devant la porte et d’accueillir mes contemporains d’un sourire et d’une poignée de main compassés, pour le dire : « oui, nous y sommes, vous et moi, dans le même bain ou plutôt le même véhicule communautaire. Bienvenue !» Mais j’ai passé l’âge d’être pris pour un imbécile heureux ou un importun sans une solide raison. Alors je me range sagement à ma place et quand elle est prise, je ne fais pas les gros yeux en fixant l’usurpateur. Je cherche une autre miette d’espace vital et me range bien docilement à l’endroit qu’ont bien voulu me laisser mes amis les usagers. Je ne les en remercierai jamais assez.


2 Comments:

Anonymous Anonyme said...

j'aime beaucoup ce texte, moi aussi j'aime prendre le bus, c'est un endroit à la fois mort et vivant... envoutant! =)

9:38 PM  
Blogger Unknown said...

Moi aussi, c'est l'un de choses que j'aimais quand j'habitait a Geneve en Suisse, bizzarement je je n'est savais pas que les entreprise du transport commun organisait la location des vehicules aussi, comme par exemple location autobus c'est interesent ce qu'on decouvre avec un simple google search....

4:46 PM  

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